Histoire de Vie de Joël (2021)

Aidé puis Aidant

Même après quinze années d’abstinence, le souvenir du mal être que j’ai connu, revient de temps en temps dans mes pensées, dans mes rêves nocturnes, ou bien lors de rencontre avec des malades. Il est si difficile de ne pas repenser à tout ce que l’alcool a pu nous nous faire de mal, mais aussi au tourment qu’il a pu amener dans notre entourage, voire beaucoup plus grave.

Je ne suis pas une exception, mais j’ai eu la chance de ne jamais avoir d’évènements catastrophiques pour m’amener vers les soins. Mon entourage proche, des amis d’Alcool Assistance, des chefs et des collègues de boulot compréhensibles, ont suffi à ma prise de conscience de la maladie. Une semaine de sevrage et trois semaines de post cure plus tard, et le parcours vers la convalescence pouvait enfin commencer. Comme tous les abstinents le savent, la convalescence est longue dans notre maladie, le démon reste longtemps dans notre cerveau, la rechute n’est jamais écartée, même plusieurs années écoulées.

Je reste toujours en admiration à l’écoute des malades qui arrivent à se sevrer, seuls, qui après consultation chez leur médecin traitant (c’est primordial) et un traitement médical « lambda », se sortent eux même du déni…et définitivement. Pourtant j’en ai fait des promesses d’arrêts, de gestion de ma consommation, de paris avec des copains de boisson…. Et finalement rien n’y a fait ; il m’a fallu me faire aider, moralement, médicalement et psychologiquement. Alcool Assistance bien sûr.

Comme tous les malades alcooliques, j’ai dû me rendre à l’évidence, que cette maladie qu’est l’alcoolisme, se soigne, avec succès si on le désire vraiment, mais on n’est jamais à l’abri d’une rechute. Le début de la convalescence, est un parcours semé d’embûches, il faut être fort pour résister à toutes les sollicitations, les envies et les mauvaises fréquentations.

Mais heureusement, rapidement la confiance en moi est revenue ; le goût des bonnes choses de la vie, comme le bien vivre, le bien manger, travailler, recevoir, voyager, apprécier, donner … sont les choses primordiales, qui me font désormais avancer dans la vraie vie.

Il est une chose quand même primordiale pour réussir son parcours, c’est de ne pas être seul. Je me suis convaincu de cette évidence, à mes yeux, en m’impliquant dans l’association Alcool Assistance. Personnellement j’ai la chance d’avoir une épouse et des enfants qui mon toujours soutenu et aidé. Donc mon cas est « moins intéressant » ; mais mon implication, comme cité plus haut, m’a fait prendre conscience de la situation des malades qui se retrouvent délaissés par leur entourage familial. Je parle d’implication, car, pour ma part, je sais que le travail d’aidant, quand on a été aidé, est une thérapie de notre maladie, qui m’a permis de prendre la mesure des dégâts que peux faire cette addiction à l’alcool.

Je remercie l’association pour l’aide quelle m’a donnée, mais dans cette aide, je pense forcément à des personnes, car sans ces aidants, je ne serais peut-être pas comme je suis aujourd’hui, et aussi, sans ces aidants, bénévoles, l’association Alcool Assistance n’existerait pas.

Dès le début de ma nouvelle vie sans alcool, j’ai ressenti le besoin de partager mon bonheur, ma libération, mon expérience, même si cette dernière était encore récente. Un concours de circonstances a fait que je me suis retrouvé trésorier de mon lieu d’accueil, très rapidement. Puis par la suite, je suis devenu responsable et membre du CA et du bureau départemental. Tous ces postes m’ont aidé dans mon chemin, en renforçant ma motivation et structurant mon action.

Puis, après maintenant 15 ans « d’ancienneté » je me rend compte que le rôle qui me parait le plus enrichissant, pour renforcer son « auto guérison », c’est la rencontre avec les malades et leur entourage. Le fait de les suivre, de leur témoigner notre parcours, de voir l’évolution vers la guérison, ou, à l’inverse s’enfoncer plus encore dans le déni, de les encourager, les écouter…tout cela nous permet de voir la difficulté qu’a le malade pour sortir de l’addiction ; mais aussi d’évaluer toute la souffrance éprouvée par l’entourage.

En effet, malade, je n’imaginais pas à quel point je pouvais faire souffrir autour de moi.

MALADE, je constate que ce mot résonne comme un soulagement pour l’entourage. Mais pas forcément pour le malade lui-même, quand celui-ci est au fond du trou. Dans ses moments de grand délire, l’alcoolique se voit comme un pauvre type, un incapable, un inutile, un moins que rien. Et cela peut aller vers des pensées suicidaires. Il m’est arrivé de me dire, « à quoi bon, puisque je suis incapable d’arrêter de consommer, je suis un nul, autant en finir, et ainsi je ne ferais plus de mal à mes proches » Heureusement ce ne sont très souvent que des pensées alcoolisées. Tout ceci pour dire, que l’alcoolique, dans les premières rencontres, n’aime pas forcément qu’on lui parle de maladie. On va souvent l’entendre dire qu’il va se sortir seul de son addiction, qu’il n’est pas malade, qu’il a besoin de personne…d’ailleurs il ne veut pas aller chez le médecin, encore moins dans un centre de soins. Combien de fois, sur l’oreiller ou au petit déjeuner, j’ai dit à ma femme, « c’est bon, j’arrête, à partir d’aujourd’hui, je gère, je vais m’en sortir ». Je ne voulais pas encore entendre parler du mot : Maladie.

L’entourage, qui lui, a toute sa lucidité et sa conscience, va tout de suite être rassuré d’apprendre que l’alcoolisme dont souffre son proche, est une maladie, donc que cela se soigne ; il va en quelque sorte être déculpabilisé vis-à-vis de son propre entourage, et qui plus est de « son » malade. Car il faut bien l’entendre, l’entourage proche, très souvent : culpabilise.

Le « travail » avec l’entourage représente cinquante pour cent de l’action d’Alcool Assistance. Et quand cette présence n’est pas, ou plus, auprès du malade, les groupes de paroles des lieux d’accueil avec les aidants directs, vont essayer de combler cette absence, afin de soutenir le malade solitaire.

J’ai écrit ces quelques lignes, afin de traduire mon sentiment sur l’action de l’aidant qui est pour moi, je me répète, un moyen de se renforcer, de se durcir, et par là même, de se « faciliter la vie d’abstinent ». Ce n’est bien sûr que mon avis.

La réussite n’est pas toujours là, bien malheureusement, mais quel plaisir d’aider après avoir été aidé, quel plaisir de voir un malade re parler, re penser, re sourire… re vivre.

Joël